Abus de coups de coeur ne nuit pas...
On passera vite sur le nouveau record du nombre de films proposés ce printemps. Quasiment 160 longs métrages pour les seuls mois de mars et avril. On ne reviendra pas sur l’aberration mille fois évoquée ici d’une telle gabegie. Conséquence de cette frénésie que nul n’avait réellement formulée : à la rareté des salles des années 2000, succède la rareté des séances. Il n’y a plus guère qu’à Paris, et dans quelques salles de très grandes agglomérations de province, qu’un film occupe l’intégralité des séances d’une même salle. Exception faite naturellement de la petite douzaine de titres du haut du tableau qui continueront à occuper chacun entre 900 et 1200 écrans (soit le quart des écrans hexagonaux) et assureront un petit tiers des entrées des salles généralistes. Cette nouvelle donne perturbe un peu plus gravement l’exercice d’équilibristes permanent auquel sont confrontés les distributeurs indépendants qui sont en charge de la diffusion des films les plus fragiles. L’équation économique de l’exploitation des films peut désormais se formuler assez cyniquement : de plus en plus de films mis sur le marché mais de moins en moins bien exposés dans les salles. Mais revenons à ce programme! Avec une actualité aussi chargée, il est normal que le nombre de titres que nous repérons comme susceptibles de figurer sous la rubrique «Coup de coeur» soit plus fournie qu’à l’ordinaire; deux qui poursuivent leur carrière (La pivellina et L’arbre et la forêt) et trois nouveaux entrants (Ajami, Le temps de la kermesse est terminé et The good heart). Pas de modifications de nos critères d’appréciation donc, mais le téléscopage sur une période très ramassée de titres que le Sémaphore entend soutenir.
Deux films de l’actualité devraient largement dominer ce nouveau programme: La révélation, construit comme un thriller politique, reprend l’enquête d’une juge du tribunal pénal de La Haye sur les responsabilités de hauts dirigeants serbes nationalistes dans l’après-guerre qui a conduit au démantèlement de l’ex-Yougoslavie. La révélation n’est évidemment pas une comédie, mais à une réalisation plus que solide vient s’ajouter un sens du rythme parfaitement maîtrisé et haletant. Un film pédagogique et nécessaire.
A l’inverse, The Soul Kitchen, troisième long métrage de Fatih Akin (dont le Sémaphore suit le travail avec attention depuis Head On et De l’autre côté) carbure à l’énergie. C’est pas toujours de la très haute couture, pas toujours finement ciselé, mais ce débordement d’enthousiasme est contagieux et finalement fait du bien... Le décalage culturel permet d’avoir la distanciation nécessaire pour ne pas être incommodé par l’incongruité de certaines situations. Un petit mot sur le numérique pour finir : le CIN (Collectif des Indépendants pour le Numérique) s’est remis au travail et réfléchit à un modèle de remplacement du fonds de mutualisation souhaité par le CNC mais retoqué par un avis défavorable de l’Autorité de la Concurrence.
Mais la poursuite de l’équipement (pour la sortie du film de Tim Burton) des salles art et essai les plus importantes du marché rend illusoire une réelle mutualisation en faveur des salles les plus fragiles sans l’aide financière des pouvoirs publics et collectivités territoriales qui sont confrontées aujourd’hui à d’autres priorités autrement plus urgentes...
Alain Nouaille
